Par Gloria Soton, introduction par Aaron Yangambi
Précédemment, nous avons parlé de l'extractivisme et notamment des conséquences de celui-ci sur les régions dans lesquelles il est pratiqué. Étudier ces conséquences d’un point de vue décolonial nécessite de considérer les contextes sociaux et les rapports de pouvoir présents dans les régions concernées. Ainsi, la domination patriarcale a une influence sur l’autonomie des femmes et leur moyen pour faire face à des aléas multiples et variés. Il en va de même pour les aléas climatiques, qu’ils soient une conséquence ou pas du dérèglement climatique.
En voici quelques exemples frappants. Lors du tsunami qui toucha les littoraux de l’océan Indien en 2004, en Indonésie 80% des 167 000 décès étaient des femmes (You Matter, 2024). Durant les épisodes de sécheresse réguliers que connaît la région du Sahel ces dernières décennies, les femmes paysannes sont obligées de parcourir des distances de plus en plus grandes pour puiser de l’eau ou collecter des ressources en bois. Leur rôle social et leurs conditions de subsistance étant étroitement liés à la disponibilité de ces ressources, elles se retrouvent à la fois exposées au danger lors de ces trajets et mais aussi socialement fragilisées par la pénurie de ressources (McOmber, 2020). Ensuite, l’industrie de la fast fashion exploite comme main d'œuvre bon marché des femmes ouvrières et des enfants au Bangladesh, où elles gagnent à peine un euro par jour (Anastasia, 2017; Schirrer, 2024; Chang, 2020). Cette industrie a des conséquences désastreuses sur l’environnement notamment par sa production gigantesque de déchets.
Un cas emblématique francophone de racisme environnemental est le scandale sanitaire de la chlordécone. La chlordécone, pesticide interdit sur les sols européens et américains (en 1990 et 1976 respectivement), a continué à être employé aux Antilles pour la monoculture du bananier. Environ 77% des travailleurs.euses agricoles antillais.e.s ont été en contact avec celui-ci (Anses, 2024). Le Chlordécone a pollué les sols, les cours d'eau, les nappes phréatiques et sa grande persistance (DAAF Martinique, 2024) fragilise l'autonomie alimentaire actuelle et future des Antilles françaises, les rendant encore plus dépendants des produits provenant de l’Hexagone. Des études ont montré que la présence de Chlordécone était corrélée à des taux de naissance prématurée disproportionnellement élevés aux Antilles comparées à l’Hexagone (Kadhel, 2024).
De ses différents événements, une constatation ce fait. Les femmes touchées ou exploitées ne sont pas seulement des femmes. Elles sont non-blanches, issues de milieux ruraux, ouvrières, etc. Ces identités multiples leur donnent un statut social “inférieur” qui les rend exploitables et vulnérables face aux aléas. On parle alors d’intersectionnalité pour décrire comment ses identités multiples créent un statut/une condition sociale, statut/condition qui influence les moyens matériels à leur disposition pour faire face à la crise environnementale. C’est de la nécessité d’inclure dans les revendications environnementales la condition de ces femmes que naquit l'écoféminisme. Une écologie ancrée dans les luttes de ces femmes, luttes à l’intersection de leur identité multiple. Elles luttent contre le patriarcat, contre les entités profitant de leur condition de femmes ouvrières et paysannes, mais aussi contre le racisme. Et elles ne peuvent pas faire autrement, car ces différentes oppressions contribuent à les priver d’un environnement sain.
L’émergence de l’écoféminisme sur le terrain
Avant que ce courant ne soit théorisé, plusieurs luttes victorieuses ont été menées par des femmes aux quatre coins du monde dès les années 70 et 80. Parmi les plus emblématiques, il y a le mouvement Chipko en Inde, le camp pour la paix de Greenham Common en Angleterre, le Women’s Pentagon Action aux Etats-Unis et le Mouvement de la Ceinture verte au Kenya (Flourens, 2021).
Mouvement Chipko (Inde)
Ce mouvement né en 1973 au pied de l’Himalaya avait comme objectif la protection de la forêt d’Uttarakhand, menacée de déforestation par un projet d'extractivisme du gouvernement. Le terme "Chipko” se traduit par « serrer dans ses bras » ou « s'accrocher » en hindi, symbolisant l'acte d'embrasser les arbres pour les protéger de l'abattage (Tankrédi, 2023).
Les femmes se sont mobilisées pour protéger la forêt car elle est essentielle à la protection de leurs conditions de vie (prévention des inondations, cultures, etc.). Après l’abandon du projet par le gouvernement, ce sont les hommes de la localité qui ont voulu que le projet se maintienne, notamment à cause de leur vision de rentabilité à court terme, et la lutte s’est donc dirigée vers les hommes de leur propre communauté.
Défiant le patriarcat et les castes, c’est un véritable soulèvement qui a eu lieu pendant plusieurs années, et qui s’est soldé par une victoire et la création de plusieurs lois pour la protection des forêts.
(1)
Camp pour la paix de Greenham Common (Angleterre)
Le 5 septembre 1981, une quarantaine de personnes (majoritairement des femmes) démarrent une marche vers la base militaire de la Royal Air Force de Greenham Common en Angleterre pour lutter contre le stockage d’ogives nucléaires. Dans un contexte de militarisation croissante durant la guerre froide, l’OTAN avait autorisé le stockage d’armes nucléaires étasuniennes dans des bases militaires en Europe, la première étant en Angleterre. Parmi les revendications, il y a la demande de consultation citoyenne et d’un débat à la télévision publique pour discuter de cette décision. Leurs demandes n’ont pas été reçues, et elles ont rapidement commencé à occuper les lieux.
(2)
Le mouvement d’occupation devient rapidement un lieu en non-mixité, et des milliers de femmes se sont relayées pendant 19 ans pour lutter contre la prolifération des armes nucléaires. Avec une organisation autonome, un mode de vie alternatif et des actions pacifiques, cette lutte a mené au retrait des ogives dans la base en 1991, et à la signature de plusieurs traités. Au-delà des armes nucléaires, ce combat dénonçait les programmes militaires britanniques et a également inspiré de nombreux autres mouvements antinucléaire et anti-guerre (Wernaers, 2021).
Women’s Pentagon Action aux Etats-Unis
Le 28 mars 1979, un accident nucléaire survenu à la centrale de Three Mile Island en Pennsylvanie a eu des effets considérables sur l’environnement en contaminant la source d’eau principale de l’Etat.
Dans un contexte de bipolarisation et de guerre froide aux Etats-Unis, la société civile en désaccord avec la politique de militarisation s’organise. Une action symbolique est organisée devant le Pentagone le 17 novembre 1980, avec plus de 2000 femmes qui se sont rassemblées. Une mise en scène mêlant l’art, la spiritualité et la lutte politique a permis de mettre en lumière leurs revendications : la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, la lutte contre la militarisation et la guerre. Parmi les éléments marquants, quatre mascottes géantes apparaissent dans un ordre précis (Flourens, 2021):
● Blanche : symbole du deuil, représentant leurs morts.
● Rouge : incarnation de la rage, accompagnée d’un vacarme assourdissant.
● Dorée : symbole du pouvoir et du libre-arbitre, tandis que des artistes tissent d’immenses toiles d’araignée autour du Pentagone en lançant des sorts.
● Noire : défi au pouvoir, avec la citation collective : « Nous sommes entourées d’hommes dont le pouvoir et la richesse les ont séparés non seulement de la réalité quotidienne mais aussi de leur imagination. »
(3)
Mouvement de la Ceinture verte (Kenya)
Lancé en 1977 par Wangari Muta Maathai, le mouvement de la ceinture verte est une mobilisation des femmes des zones rurales pour lutter contre la déforestation et la désertification. A cette époque, les femmes étaient chargées du ramassage du bois nécessaire aux tâches domestiques, mais la déforestation croissante au Kenya les oblige à marcher de plus grandes distances pour le ravitaillement. Ce constat fait donc le lien entre la protection des ressources et les conditions de vie/travail des femmes (Joly, 2021).
Plus de 50 millions d’arbres ont été plantés depuis le lancement, et plus de 30 000 femmes ont été formées aux pratiques agricoles et à la foresterie. Le revenu de ce travail permet de réinvestir pour les besoins du foyer, l’éducation, la santé, etc. Le mouvement est un vecteur important de la sensibilisation à un usage soutenable des forêts, à la conservation des sols et au compostage dans tout le continent africain (Joly, 2021).
(4)
Les liens entre les enjeux sanitaires et environnementaux sont nombreux et se multiplient. A l’ère des épidémies, des pics de pollution dans les grandes villes, des scandales des polluants éternels (PFAS), ou encore de la hausse de certains cancers, il est important d’avoir une dimension genrée de ces enjeux. De plus, le “sexisme médical” a longtemps invisibilisé les dimensions du sexe et du genre, puisque la médecine était une discipline exclusivement masculine (Nicolas, 2024).
La pollution est une des causes principales de risque de maladie et de décès prématurés dans le monde (près de 20% en Europe). Il existe différents types de polluants: les perturbateurs endocriniens (pesticides, PFAS, plastiques), les métaux lourds (mercure, plomb) et les nanomatériaux. De plus en plus d’études scientifiques confirment que la pollution chimique et le dérèglement climatique affectent plus les femmes que les hommes, et les effets sont exacerbés quand elles sont en situation de précarité (famille monoparentales - 80% à charge des femmes-, migrantes, réfugiées, femmes âgées seules, logements insalubres et mal-isolés -causant la précarité énergétique). Par exemple, les perturbateurs endocriniens ont des effets nuisibles sur la santé reproductive (puberté précoce, endométriose, diabète, cancers hormono-dépendants) (Azoulay, 2024 ; Nicolas, 2024).
Ces expositions sont liées également aux tâches/professions liées au “care” puisqu’il y a une division du travail basée sur les stéréotypes de genre. Les femmes et les filles sont exposés aux polluants dans les produits ménagers, dans les détergents, aux emballages alimentaires en plastique, mais également aux évènements métérologiques extrêmes (Nicolas, 2024 ; Gay & Haeringer, 2021).
Ensuite, les femmes sont plus sensibles au réchauffement climatique, et sont plus à risque lors des canicules (surtout pour les femmes enceintes et les femmes âgées). L’exposition à des fortes chaleurs au début de la grossesse ou avant l’accouchement augmente le risque d’hémorragies, de fausses-couches et de prématurités (Sorensen C. & al, 2018). Concernant les catastrophes climatiques, le risque d’impact est 14 fois plus important (Les Impactrices, 2025), le taux de mortalité est cinq fois plus élevé, et les violences sexistes et sexuelles s’aggravent également (Nicolas, 2024). Dans les pays du Sud global, les femmes étant un élément important de l’agriculture paysanne, elles souffrent davantage des conséquences du dérèglement climatique : raréfaction de l'eau, conflits pour l’accès aux ressources, baisse des récoltes agricoles (Nicolas, 2024).
Comment l’expliquent Gay & Haeringer dans l’ouvrage “Pour la justice climatique, stratégie en mouvement” (2021), les inégalités matérielles entre les hommes et les femmes ne permettent pas à tout le monde de résister et de s’adapter aux changements climatiques de la même manière. Il est donc essentiel de penser à une réelle justice climatique dans la conception des réponses et des stratégies, qui ne peuvent être seulement techniques et individuelles. Les solutions doivent être pensées par et pour les personnes pauvres, discriminées et dominées (qui sont les premières impactées). Ces solutions partent des expériences et des pratiques des personnes concernées, en dehors des arènes de décision classiques qui entretiennent la logique capitaliste (états, entreprises).
A travers cet article, nous souhaitons mettre en avant plusieurs femmes du sud global qui ont marqué, et continuent à construire le mouvement écoféminisme. Il est essentiel de mettre un point d’honneur à ces scientifiques, activistes, autrices et conférencières.
Bien souvent, les figures des luttes écologistes restent masculines, occidentales et politiquement neutre, tandis que les femmes sont invisibilisées ou manquent de plateformes. Nous ne pouvons bien évidemment pas parler d’autant de personnes que nous voudrions, donc nous avons choisi ces femmes du Sud Global qui ont laissé une empreinte durable.
Vandana Shiva
Scientifique, philosophe, militante et activiste féministe, l’intermondialiste indienne Vandanda Shiva est une personne centrale du mouvement écoféministe, mais également de la lutte contre l’industrie agroalimentaire (Houghton, 2015).
Elle a grandi dans la région de l’Uttarachal, dans la chaîne de l’Himalaya au nord de l’Inde, dans un terreau fertile à l’activisme. En effet, son grand-père a créé la première école pour filles du pays, son père était garde forestier, et sa mère agriculture et participante au mouvement Chipko (cité plus haut).
La première lutte importante qu’elle mena fut contre la révolution verte. Après plusieurs famines et une hausse de la population, le gouvernement a lancé une grande révolution agraire afin que le pays atteigne l’autosuffisance alimentaire. Cet objectif a cependant plusieurs revers, puisque les agriculteurs.trices dépendent des importations d’intrants (semences, engrais, pesticides), les terres deviennent de moins en moins fertiles, et les nappes phréatiques sont surexploitées. L’endettement croissant dans le monde paysan (pour acheter les intrants) a également causé une vague de suicides sans précédent. Vandana Shiva a lancé en 1982, avec l’appui des Nations Unies, la Fondation de recherche pour la science, la technologie et la gestion des ressources naturelles.
Ensuite, à la fin des années 80, une réunion portant sur les biotechnologies a changé radicalement son parcours, puisqu’elle est devenue un fer de lance de la bataille contre les OGM et les brevets de l’industrie agroalimentaire. Elle a également lancé à la fin des années 90 une “banque de semences” qui a permis à des milliers de paysans et paysannes de retrouver leur autonomie semencière (Houghton, 2015).
Vandana Shiva est également l'auteure de plusieurs ouvrages clés : “The Violence of the Green Revolution – Third World Agriculture, Ecology and Politics” (1991), “Ecoféministe” (1993), “Le terrorisme alimentaire” (2001), ou encore “La guerre de l’eau : privatisation et profit”.
Fatima Ouassak
Politologue, autrice et militante écologiste marocaine issue des quartiers populaires, Fatima Ouassak est l’une des grandes figures de l’écologie décoloniale en France.
Depuis le béton et la pollution de la périphérie parisienne, elle a développé plusieurs concepts qui sont au cœur de son combat : l’encrage à la terre et la liberté de circuler. Ces deux enjeux, portés d’un côté par les partis de droite et de l’autre par la gauche, s'articulent pour que les personnes racisées puissent revendiquer leur appartenance à la terre “ici” (en occident) afin de se l’approprier et d’envisager sa protection. Ensuite, la liberté de circuler est selon elle un droit fondamental et une solution concrète pour faire face aux catastrophes dues au dérèglement climatique. Elle met en lumière le manque de réciprocité entre les libertés de circulation des peuples qui sont au nord de la Méditerranée par rapport au sud. Fatima Ouassak est souvent critique des partis écologistes et de la gauche, notamment par rapport à l’internationalisme et à la question migratoire (Kempf, 2023 ; Inter France 2025).
Par ailleurs, elle aborde les luttes anticoloniales avec une perspective écologiste et anticapitaliste - un angle mort de l’écologie politique en France/Belgique - et permet ainsi aux personnes racisées de s’emparer de la lutte écologiste avec des récits et une histoire auxquels elles peuvent s’identifier.
Parmi ses contributions les plus intéressantes, il y a “La puissance des mères” (2020, La Découverte) et “Pour une écologie pirate” (2023, La Découverte). Elle a récemment rassemblé un collectif d’auteur.e.s de différents horizons pour la collection “Ecologie de la libération” avec un premier ouvrage nommé "Terres et liberté, Manifeste antiraciste pour une écologie de la libération" (2025, Les Liens qui Libèrent).
Wangari Maathai
Biologiste, militante écologiste, et femme politique, Wangari Muta Maathai est une figure centrale des luttes écologistes au Kenya.
Envoyée aux Etats-Unis pour faire ses études, elle obtient une licence et un master en biologie, puis un doctorat en sciences. Wangari Maathai a enseigné à l’Université à Nairobi tout en militant dans le Conseil National des Femmes du Kenya, l’Association kenyane des femmes universitaires et le Centre de liaison sur l’environnement (CLE). Elle lance également le mouvement de la Ceinture verte à la fin des années 70, un mouvement basé sur l’action communautaire majoritairement féminin (cité plus haut). En 1986, le Réseau panafricain de la Ceinture verte a été créé, ce qui a permis d’étendre le mouvement dans d'autres pays africains. Ce mouvement a été un vecteur de mobilisation politique, puisqu’il encouragerait la population à s’inscrire sur les listes électorales et exiger des réformes politiques majeures (Joly, 2021 ; Lachance-Trottier, 2015).
Durant son parcours, il y a 3 luttes écologistes majeures qu’elle a menées dans la capitale dans les années 80 et 90 (Lachance-Trottier, 2015) :
- Le combat contre la construction d’une tour de 60 étages dans le seul parc naturel de la ville. Après un lobbying intense dans les médias, aux administrations et aux investisseurs étrangers, le projet fut abandonné.
- La lutte contre la déforestation de la forêt de Karuna (10km²), qu’elle considérait comme l’un des plus beaux espaces verts du Kenya.
- Son engagement dans l’association Release Political Prisoners qui revendique la libération des prisonniers politiques. En tant qu’opposante politique, elle a elle-même été emprisonnée à plusieurs reprises.
Après plusieurs échecs et sabotages politiques (1982 et 1997), elle fonde le parti Vert Mazingira et est élue au parlement en 2002. Wangari devient sous le nouveau régime Ministre adjointe de l’Environnement, des Ressources et de la faune sauvage (Lachance-Trottier, 2015).
En joignant les luttes féministes et écologistes, elle a façonné l’écoféminisme durant son parcours, ce qui lui aura valu plusieurs distinctions et prix. En 1991, elle reçoit le prix Goldman pour l’environnement (USA), et en 2004 elle est la première personne d'Afrique Subsaharienne à recevoir le prix Nobel de la Paix. Elle a reçu des dizaines de prix et de doctorats honorifiques, notamment au Japon, en Allemagne et en France (Joly, 2021).
Parmi ses contributions littéraires, il y a “Pour l’amour des arbres” (Editions de l’Archipel,2005) et Un défi pour l’Afrique (Éditions Héloïse d’Ormesson, 2010).
Hindou Oumaro Ibrahim
Géographe, activiste, Hindou est une figure importante de la défense des droits des peuples autochtones en Afrique et dans le monde. Elle est issue du peuple nomade Mbororo au Tchad, et préside l'Instance permanente de l’ONU sur les peuples autochtones, et représentante pour le Sahel au Comité exécutif du Comité de coordination des peuples autochtones d'Afrique (Radio-Canada, 2024).
Avec le soutien de sa mère, elle a dû se battre pour se scolariser et échapper au mariage précoce. Ce statut de fille autochtone et issue du milieu rural va façonner très tôt son activisme, car elle s’engage déjà dans des associations de femmes de quartier à son adolescence, et crée à 15 ans l'Association des femmes peules et peuples autochtones du Tchad (Afpat).
Étant membre d’un peuple d'éleveurs nomades, elle vit les effets des changements climatiques sur les rendements agricoles, et intègre rapidement les enjeux environnementaux dans sa lutte féministe. Le Tchad est particulièrement vulnérable : assèchement du Lac Tchad, irrégularité de la saison des pluies, inondations, désertification (Radio Canada, 2024 ; Kane, 2020). Ainsi, la charge domestique des femmes s’alourdit à cause des changements climatiques (travail dans les champs, collecte des plantes médicinales, collecte de l’eau, …) (Kane, 2020). C’est pourquoi la transmission des savoirs et la formation des peuples autochtones est essentielle. Les femmes sont encouragées à diversifier leurs sources de revenus, et les pratiques durables sont multipliées (notamment l’agroécologie) (Kempinski, 2021).
Parmi les actions concrètes menées par son association, il y a la cartographie participative (en langues locales) des ressources naturelles permettant de restaurer les couloirs traditionnels de transhumance et de résoudre les conflits intercommunautaires (Kempinski, 2021). Avec l’appui des chefs traditionnels, elle rassemble les agriculteurs et les éleveurs pour résoudre les conflits liés à l’eau et à la terre. Elle encourage également les femmes à investir dans l’éducation de leurs filles (Kane, 2020).
Avec sa notoriété croissante, elle a été invitée à plusieurs conférences internationales pour le climat, et a même intégré des postes clés. Les événements comme les COP sont monopolisés par les pays occidentaux et les entreprises, laissant de côté le continent africain et les peuples autochtones du monde entier - qui sont pourtant les meilleurs gardiens de l’environnement. Témoin des inégalités et des discriminations dans les conférences onusiennes, elle se bat depuis des années pour la défense de son peuple, des femmes et de l’environnement. Lors de la dernière COP, les pays “riches” se sont engagés à soutenir les pays les plus vulnérables à travers une hausse du financement, mais c’est loin d’être suffisant. Elle dénonce notamment le fait que les discussions sont souvent centrées sur les questions économiques (Radio Canada, 2024).
Bertha Caceres
Bertha Caceres fut une militante écologiste qui a lutté pour le droit des peuples autochtones et marginalisé au Honduras. Son militantisme a commencé tôt, puisqu’elle a cofondé à 20 ans le Conseil civique des organisations populaires autochtones du Honduras (COPINH), avec comme mission la défense des droits territoriaux des peuples autochtones Lenca (UNEP, s.d.).
Au fil des années, elle a construit son réseau et mené des campagnes pour différentes causes sociales et la pauvreté, mais également contre l’extractivisme. Betha était aussi impliquée dans le développement des luttes anticapitalistes et anti-patriarcales au Honduras.
Au Honduras, la lutte féministe était peu présente (même au sein du COPINH). Ce sont les femmes elles-mêmes qui ont pris part aux discussions dans les arènes de décisions importantes pour lutter contre les projets d'extractivisme. Elles ont aussi fait front contre les violences sexistes et sexuelles (VSS), et mené un travail d’éducation populaire aux enfants et aux femmes victimes de VSS. En travaillant dans la réalité des existences des femmes autochtones et noires, elles se sont appropriées les luttes féministes (Capire, 2022).
A partir de 2006, elle lutte contre le projet de barrage hydroélectrique Agua Zarca, qui n’a pas eu de consultation suffisante des populations autochtones du territoire. Ce barrage causerait de nombreux dommages : perte des moyens de subsistance - notamment la nourriture, réduction de l’accès aux moyens de se soigner, et limitation de l’accès au fleuve (qui est considéré comme sacré pour certains) (UNEP, s.d.).
Pendant 10 ans, elle s’est engagée dans une campagne contre ce barrage : plaintes auprès des tribunaux, blocage de routes menant l’accès au site, manifestations pacifiques. Elle a également saisi la Commission des droits de l’Homme interaméricaine pour que la Banque Mondiale (bailleur de fonds) se retire. Les entreprises (hondurienne et chinoise) se retirent du projet. En 2015, elle a remporté le Prix Goldman pour l’environnement, qui a reconnu sa lutte pour la défense de l’environnement. Le 2 mars 2016, Bertha a été assassinée chez elle par des hommes armés (France 24, 2016).
L’homme d’affaire David Castillo a été jugé et reconnu coupable en juillet 2021 pour la coordination du meurtre de la militante Hondurienne. A l’époque de l’affaire, il était président de l’entreprise hydroélectrique DESA qui disputait le territoire autochtone Lenca pour la construction du barrage (Capire, 2022).
Les militants écologistes sont victimes d’intimidations, de menaces, de criminalisation et d’assassinats. Les chiffres de Global Witness sont alarmants (2024) :
- Entre 2012 et 2023, 2106 défenseurs de droits fonciers et environnementaux ont été tués ;
- Pour la seconde année consécutive (2022-2023), c’est la Colombie qui enregistre le plus grand nombre de meurtres (79), ensuite c’est le Brésil (25), le Mexique (18) et le Honduras (18) ;
- C’est en Amérique Latine que les meurtres sont les plus nombreux, et plus particulièrement en Amérique centrale ;
- À l’échelle mondiale, les peuples autochtones et afrodescendants continuent d’être ciblés de manière disproportionnée, représentant 49 % des personnes tuées.
Dans son ouvrage “Un féminisme décoloniale” (2019), Françoise Vergès rappelle que la lutte féministe est basée sur la division binaire homme/femme, mais que les influences de l’esclavage, du colonialisme et de l’impérialisme sont occultés dans cette division. En ce sens, les enjeux de l’écoféminisme ne peuvent écarter ces dimensions, et c’est pour cela qu’un ancrage dans le sud global est central.
Ce troisième (et dernier) article de cette série sur l’écologie décoloniale a permis de mettre en lumière les points de départ de ce mouvement, les mouvements lancés dans les pays du sud, les enjeux de santé des femmes face aux changements climatiques, et enfin le parcours de femmes inspirantes.
A travers ces pages, nous réaffirmons l’engagement du Comité Ujamaa dans la lutte écologiste, et cela démarre par une sensibilisation et une mobilisation de nos membres et de notre public.
La lutte continue !
Sources
Kempf, H. (2023, 4 mars). Fatima Ouassak : « Chez les écologistes, la question coloniale est un angle mort » . Reporterre. https://reporterre.net/Fatima-Ouassak-Chez-les-ecologistes-la-question-coloniale-est-un-angle-mort
InterFrance. (2025, 23 mai). Fatima Ouassak : « Face à une écologie politique “rabougrie”, il faut donner du souffle » . France Inter. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-terre-au-carre/l-invite-au-carre-4609859
Flourens, M. (2021, 2 avril). Ecoféminisme : comprendre ce courant féministe, écologique et décolonialiste. Oxfam France. https://www.oxfamfrance.org/inegalites-femmes-hommes/principes-ecofeminisme
CID Fraen An Gender (2001, 1 février). Les débuts entre les années 1970 et 1990. https://cid-fg.lu/en/news/2-les-debuts-entre-les-annees-1970-et-1990/
Sorensen C, Murray V, Lemery J, Balbus J. Climate change and women's health: Impacts and policy directions. PLoS Med. 2018 Jul 10;15(7):e1002603. doi: 10.1371/journal.pmed.1002603. PMID: 29990343; PMCID: PMC6038986.
Kempinski, F. B. (2021, 25 octobre). Hindou Oumarou Ibrahim, née femme, Peule et activiste. Les Echos. https://www.lesechos.fr/weekend/planete/hindou-oumarou-ibrahim-nee-femme-peule-et-activiste-1915063
Vidal C. (2020) Femmes, Santé et Environnement : La vulnérabilité des populations féminines. https://inserm.hal.science/inserm-03022964v1/file/CEI%20Note%20FemmesSante%CC%81Environnement%20Novembre2020.pdf
Azoulay, C. (2024). Impacts de la crise environnementale et climatique sur la santé de la femme : quelles spécificités ? Que peut-on faire ? Elsevier - Gynécologie Obstétrique Fertilité & Sénologie, 52(9), 524‑532. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S2468718924000874
Berta Cáceres - Inspiration and action. (s. d.). UNEP. https://www.unep.org/championsofearth/fr/laureates/2016/berta-caceres
Global Witness. (2024, 10 septembre). Plus de 2 100 défenseurs des droits fonciers et environnementaux tués à travers le monde entre 2012 et 2023. https://globalwitness.org/fr/press-releases/plus-de-2-100-defenseurs-des-droits-fonciers-et-environnementaux-tues-a-travers-le-monde-entre-2012-et-2023/
McOmber, C. (2020), “Women and climate change in the Sahel”, West African Papers, No. 27, OECD Publishing, Paris, https://doi.org/10.1787/e31c77ad-en.
Qu’est ce que la chlordécone ? | DAAF Martinique - Direction de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt de la Martinique (2024, avril 12). https://daaf.martinique.agriculture.gouv.fr/qu-est-ce-que-la-chloredone-a895.html
Kadhel P, Monfort C, Costet N, Rouget F, Thomé JP, Multigner L, et al. Chlordecone exposure, length of gestation, and risk of preterm birth. Am J Epidemiol. 2014;179(5):36-44.
Chlordécone aux Antilles : les risques liés à l’exposition alimentaire | Anses - Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. (2024, décembre 12) https://www.anses.fr/fr/content/chlordecone-aux-antilles-les-risques-lies-a-lexposition-alimentaire
Lachance-Trottier, J. (2015, 9 décembre). Wangari Maathai (1940-2011), Kenya. Citoyennes de la Terre. https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/citoyennesdelaterre/chapter/wangari-maathai-1940-2011-kenya/
Les Impactrices. (2025, août 10). ACCUEIL - les impactrices. https://lesimpactrices.org/
Source des images
1/ https://thebetterindia.com/135565/chipko-movement-forest-environment-45-anniversary-google-doodle/
3/ http://exhibits.library.umass.edu/scua/s/diana-mara-henry/page/wpa
4/ https://www.ritimo.org/Kenya-le-mouvement-de-la-ceinture-verte