Le panafricanisme est-il encore un projet radical aujourd’hui ?
Par Mary-Bejen Rweso
02/03/2026
Aux origines : la diaspora en marche
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le panafricanisme ne naît pas sur le continent africain à ses débuts. Il est le résultat d’un enchaînement de processus historiques mêlant les révoltes d’esclaves, notamment les quilombos au XVIe siècle en Amérique latine, où des communautés marronnes se réunissaient à travers des rituels et des chants ancestraux pour s’organiser et résister dans l’ardente quête de liberté, aux grands penseurs noirs des XIXe et début XXe siècles en Amérique et en Europe.
On retrouve des figures comme W. E. B. Du Bois, Marcus Garvey ou Henry Sylvester Williams. Ils posent les bases d’une conscience noire transnationale fondée sur l’émancipation des peuples noirs.
En effet, le premier Congrès panafricain se déroule à Londres en 1900, et c’est surtout le Congrès de Manchester en 1945 qui affirme une idée révolutionnaire : celle d’une histoire commune d’oppression mais aussi d’une lutte collective pour la libération. C’est un panafricanisme radical qui conteste l’ordre mondial colonial en affirmant que l’identité noire n’est pas seulement un objet d’histoire, mais un sujet politique et historique.
Le continent africain : la continuité
Ce qu’Haïti a mis en place en étant la première nation noire à devenir indépendante en 1804 transcende l’océan Atlantique, et cette même fureur éclot sur le continent avec les luttes d’indépendance.
Ainsi, le tournant se produit : en 1957, c’est le Ghana qui ouvre le bal en devenant indépendant sous la direction de Kwame Nkrumah. C’est toujours au Ghana, particulièrement dans la capitale Accra, qu’on accueille la All-African Peoples’ Conference. La majorité des grands penseurs noirs s’y retrouvent : c’est notre histoire qui se reconstruit, c’est un tournant historique.
À la différence des anciennes conférences panafricaines, ici ce ne sont pas uniquement des penseurs et intellectuels, mais des leaders politiques directs de différents pays qui s’engagent dans les luttes nationales. Patrice Lumumba, Tom Mboya, Félix-Roland Moumié et d’autres représentants de différents pays africains se réunissent autour d’un point commun : atteindre la souveraineté sans se détacher de la cause commune.
Ainsi, l’indépendance n’a jamais été une fin mais une étape vers une organisation structurelle africaine. Les acteurs africains affirment l’identité et le contrôle de la narration portée par l’histoire commune de la colonisation. Les indépendantistes le savent : seule l’unité africaine peut nous sauver de ce virus impérialiste occidental qui a broyé, et continue encore de broyer, les racines de nos pays.
En effet, il ne suffit plus de renverser l’ordre mondial mais d’éradiquer la pensée impérialiste qui pourrait se nourrir dans les pays africains au profit d’une unité africaine permettant à chaque peuple souverain d’exister sans se renfermer à travers ses frontières héritées du colonialisme, qui donnent cette illusion de séparation alors que nous sommes connectés plus que jamais.
L’organisation symbolique doit réinstaller cette reprise de l’Histoire, et seulement dans l’association des pays nous pourrons atteindre cela ; sinon ils continueront à diviser pour mieux régner. Une construction institutionnelle est plus que nécessaire. Ainsi, le panafricanisme devient un projet d’autonomie structurelle.
Déjà à l’époque, Kwame Nkrumah disait : « L’indépendance du Ghana n’a de sens que si elle est liée à la libération totale du continent africain. » La rupture est en place, elle est inévitable, marquant pour les Africains le rôle d’acteurs de leur propre destin politique commun.
En 1963 est fondée, dans cet esprit de réunification, l’Organisation de l'unité africaine, ancêtre de l’Union africaine.
Le panafricanisme aujourd’hui : les ruines symboliques
Aujourd’hui, que reste-t-il ? Les indépendances ont été obtenues, et certains de nos leaders révolutionnaires n’ont même pas eu le temps de savourer les graines nouvelles des années 50 et 60, devenant victimes de leur volonté de libération et de l’impérialisme qui supprime tout sur son passage.
Avons-nous porté le but initial en nous rassurant sur la seule finalité qui a continué d’exister, c’est-àdire uniquement l’obtention de nos indépendances ?
L’unité noire s’est fracturée, que ce soit dans les liens entre la diaspora noire et le continent africain. Nous sommes nous-mêmes devenus les ruines de ce panafricanisme, qui est à présent raconté par certains comme une simple partie de l’Histoire, un jadis révolu que plus personne n’ose réellement établir, à part certains passionnés qui continuent de lutter dans cet effort de désaliénation.
Le plus dur n’est pas de rappeler l’unité africaine et diasporique, mais surtout de rappeler l’intérêt commun derrière celle-ci ; sans cela, nous risquons de reproduire les mêmes erreurs.
Le paradoxe est que le peuple noir sait délibérément qu’il sera toujours considéré comme l’Autre, la peau foncée, et que déjà cela nous réunit. Mais la difficulté est de se réunir autour d’une sphère politique commune et de mettre de côté ce sentiment impérial qui touche certains pays africains et noirs, qui ne jurent que par la séparation créée par ces découpages insultants que sont les frontières.
Un nouveau départ de cette continuité : AES, collectifs, héritages
Nous n’avons pas la même culture ni la même langue, mais nous partageons un destin commun, et il est façonné par notre manière de nous organiser structurellement pour une Afrique souveraine avec une vision structurelle commune.
On oublie souvent qu’au départ, le panafricanisme n’est pas uniquement un projet géopolitique mais porte également la question existentielle du corps noir. Lorsque les quilombos en Amérique latine se réunissaient entre eux dans des rituels, se préparant à se battre pour leur liberté, ils n’avaient pas de terre, venaient de cultures et de tribus différentes, et pourtant ils ont continué à lutter et à s’organiser parce qu’ils savaient que seule leur unité pouvait les sauver de ce destin tragique.
Ce qui manque n’est pas la collectivité en tant que sentiment, mais la compréhension du fait que cette lutte est dans l’intérêt de tous. Il doit rester radical dans ses diverses manières de s’articuler, que ce soit dans une transformation institutionnelle réelle, articulant la diaspora et le continent, et remettant en question les dépendances économiques.
L’Alliance des États du Sahel représente pour certains un nouveau point de départ de cette volonté panafricaine, portant une rupture avec l’ordre néocolonial et affirmant une souveraineté économique. Mais nous ne devons pas nous laisser porter par la nostalgie ; il faut prendre du recul et se demander s’il s’agit d’une répétition de l’élan des années 50 ou d’une réaction circonstancielle.
Aujourd’hui, tout semble fragmenté, et cette illusion peut porter à confusion si l’on reste dans un symbolisme nostalgique qui peut devenir dangereux lorsqu’il transforme un processus complexe en symbole héroïque.
Au départ aussi, le panafricanisme était fragmenté. Le premier Congrès panafricain ne concernait qu’une élite diasporique avant de prendre une forme institutionnelle avec l’Organisation de l’unité africaine. Mais contrairement à maintenant, dès le départ, il y avait une vision continentale et unitaire derrière cette fragmentation.
La retrouve-t-on aujourd’hui explicitement à travers un projet théorique et institutionnel clair ? S’il n’y a pas de stratégies claires, de discours institutionnels cohérents et de modèles alternatifs structurés, nous risquons de transformer le panafricanisme en simple émotion identitaire.
Ainsi, l’élan actuel ne doit ni être rejeté ni sacralisé. Il doit être interrogé, structuré et élargi avec une architecture panafricaine cohérente. Il peut redevenir un déclencheur historique.
Si aujourd’hui l’Afrique veut redevenir un acteur global, elle doit dépasser la nostalgie et produire une radicalité adaptée au XXIe siècle. Le panafricanisme, dans sa version la plus exigeante, demande plus qu’un sentiment d’appartenance : il demande une responsabilité historique.
Sources :
• Amzat Boukari-Yabara, Joanès Louis & Philippe Nken Ndjeng (dir.) — Le panafricanisme en questions : relire Nkrumah et Fanon pour le XXIᵉ siècle
• Mark Malisa & Phillippa Nhengeze — “Pan-Africanism: A Quest for Liberation and the Pursuit of a United Africa” (2018, Genealogy, MDPI)
• Zinayida Sviashchenko & Olena Skrypnyk — “Pan-Africanism – the First Ideological and Political Movement in Africa” (Problems of World History, 2025).
• Nkrumah, Kwame. Independence Speech, 6 March 1957, Accra