L'écologie Décoloniale
L'écologie Décoloniale
Par Aaron Yangambi
1) L’écologie et des enjeux environnementaux actuels
Cet article est le premier d’une série de trois articles destinés à introduire l’écologie décoloniale. L’écologie, dans sa définition la plus simple, est la science qui étudie les interactions entre les êtres vivants et leur environnement. Depuis les premiers naturalistes célèbres comme John Muir jusqu’à son établissement comme science à part entière, l’écologie s’est développée dans un paradigme moderne qui oppose nature et culture (Descola, 2001). Ainsi, quand elles portent sur l’étude des êtres humains, les recherches en écologie s’efforcent, depuis leurs débuts, de comprendre comment le développement des sociétés humaines influence la nature, composée principalement d’êtres non-humains vivants et d’êtres non-vivants (Matagne, 2003).
2) L’écologie décoloniale: repenser les limites de l’écologie classique
Comme on peut s’y attendre, le paradigme moderne au sein duquel l’écologie est née dispose d'énormément de limites. Simplement présentés, malgré les efforts apportés ces dernières années pour complexifiées l’approche de l’écologie en tant que sciences (recherche en socio environmental dynamics, ecological economy, etc.), ses concepts restent souvent généralistes et insuffisants pour présenter la complexité de la crise écologique actuelle.
● Quand on parle des humains, de quels humains parle-t-on ?
De quelles régions du monde, de quels groupes sociaux ou raciaux ?
● Qu’est-ce que la nature ?
● Les humains en sont-ils exclus ?
● La culture naît-elle séparément de cette nature ?
Le grand angle mort que nous souhaitons mettre en lumière (au sein du comité Ujamaa) est que l’écologie a été pensée depuis les structures dominantes, blanches, du Nord global (Ferdinand, 2019).
En effet, même dans un contexte historique basé sur l’exploitation et la domination du Sud global par le Nord, les questions de justice sociale et raciale sont largement absentes du débat en écologie, autant dans le Nord que dans le Sud. Cela se vérifie aujourd'hui encore : de nombreux peuples dits « autochtones » du Sud global perdent leurs terres ancestrales au profit de multinationales (minières, sucrières, etc.), tout en étant criminalisés par leurs propres gouvernements lorsqu'ils tentent de défendre leurs territoires (Ritimo, 2024).
Ainsi, il est essentiel de comprendre et questionner les structures sociales et politiques dans lesquelles la crise écologique se déploie. Sans cela, il sera impossible de construire une écologie réellement collective et inclusive, alors que nous serons tous, d’une manière ou d’une autre, confrontés aux conséquences du dérèglement climatique (Voir Illustration 1).
Illustration 1 : Les 9 limites planétaires telles que présentées en 2023 dans le rapport du Commissariat Générale au Développement Durable (CGDD) du ministère de la transition écologique français.
C’est dans ce contexte critique qu’est née l'écologie décoloniale. Elle propose de replacer la crise écologique dans le contexte de l’histoire coloniale et de l'impérialisme occidentale, qui a profondément contribué à la naissance du capitalisme, lui-même l’un des moteurs majeurs de la crise écologique (Ferdinand, 2019).
En effet, l'exploitation du Sud global pour la production de matières premières (monoculture de palmier, canne à sucre, cacao, café, minerais, etc.) au bénéfice du Nord global (produits raffinés, high-tech, etc.) a non seulement permis l’émergence du capitalisme moderne, mais a aussi profondément destructuré les sociétés du Sud et leurs environnements. Décentrer la production des savoirs écologiques du Nord devient alors essentiel :
Il faut penser une écologie ancrée dans les luttes du Sud global, au lieu de reproduire des perspectives uniquement issues du Nord.
3) Anthropocène et Collapsologie : Concepts à interroger.
Lorsqu’on s’intéresse sérieusement aux théories parlant de la crise écologique, ces 2 termes sont ceux qui apparaissent les premiers. Le concept d’Anthropocène, théorisé par Paul Crutzen (Houle & Pelletier, 2024), désigne l’époque géologique actuelle, marquée par l'impact global de l'activité humaine sur la Terre. Cette ère aurait commencé avec la révolution industrielle. Cependant, plusieurs critiques émergent :
● Le moment de départ est discutable :
D'autres événements (génocide des peuples natifs d’Amérique, accélération technologique après 1945) pourraient aussi marquer des tournants vers la crise actuelle.
● Le concept masque les responsabilités historiques :
Il fait croire que "l'humanité" dans son ensemble est responsable, alors qu’en réalité, ce sont principalement les grandes puissances industrielles (États-Unis, Europe de l'Ouest, Chine, etc.) qui ont le plus contribué aux émissions de gaz à effet de serre depuis le début de l’ère industrielle (illustration 2).
Illustration 2: On voit ici les responsables historiques des émissions de CO2 depuis le début de la période industrielle. Comme on peut le constater sur l’image, la proportion d’émissions importées exportées par une activité économique ne change pas la réalité de l’existence de responsable historique des émissions et donc du réchauffement global de la planète.
● L'injustice écologique est flagrante :
Par exemple, il faudrait quatre planètes pour soutenir le mode de vie du Belge moyen pendant un an, contre bien moins pour celui d’un Congolais moyen. Cette réalité est illustrée par l’Overshoot day, concept faisant un lien entre les ressources consommées par le citoyen moyen d’un pays sur une année et la capacité de la planète à régénérer ces ressources (illustration 3)
llustration 3: Le «Earth Overshoot Day» marque la date à laquelle la demande de l'humanité en ressources et services écologiques au cours d'une année donnée dépasse ce que la Terre peut régénérer au cours de cette même année.
La collapsologie, quant à elle, pose aussi problème. Le terme "civilisation" utilisé par ses auteurs tend à effacer les différences sociales, raciales et historiques, en supposant que tous les humains partagent les mêmes réalités. Or, comme l’explique la philosophe américaine Donna Haraway, beaucoup de populations du monde vivent depuis longtemps déjà dans les ruines causées par l’impérialisme et le capitalisme occidental (Haraway, 2015).
4) Penser autrement: Capitalocène, Cthulucène, Négrocène, Plantationocène
Dans un souci de renommer, repenser et mieux représenter les réalités de la crise écologique, voici quelques concepts intéressants.
Concernant le Capitalocène, l’influence évoquée par l’Anthropocène — celle de l’activité humaine sur l’environnement — cache en réalité l’influence du capitalisme, en tant que système économique, politique et d’organisation sociale. Il ne s’agit donc pas de l’activité humaine en général, mais de l’activité humaine telle que conceptualisée par le capitalisme, qui a conduit à la crise écologique.
La philosophe américaine Donna Haraway, dans Staying with the Trouble (2016), introduit le terme de Cthulucène. Pour Haraway, ce terme tente d’englober toutes les entités terrestres, humaines et non humaines, vivantes et non vivantes, du présent, du passé et du futur, concernées par la crise écologique.
En effet, selon Haraway, seule une minorité d’êtres privilégiés (l’Occident capitaliste blanc) peut se reconnaître dans l’avenir funeste prédit par la collapsologie et l’Anthropocène.
Les réalités de l’esclavage, de la colonisation, du mépris de classe, de l’homophobie, et d'autres oppressions font que de nombreuses populations, y compris certaines considérées comme occidentales (classes populaires, ouvrières, queers, diasporas non blanches, etc.), vivent déjà dans les ruines causées par le capitalisme. Cela fait donc longtemps que ces populations s’adaptent et reconstruisent. Le Cthulucène fait ainsi référence à la dimension tentaculaire de l’histoire qui nous a menés à notre situation actuelle : une histoire de multiples êtres, et non seulement celle du monde occidental capitaliste.
Dans Une écologie décoloniale, Malcom Ferdinand (2019) introduit le terme de Négrocène, et utilise également le terme de Plantationocène, principalement attribué à Anna Lowenhaupt Tsing. Ferdinand montre les conséquences de ce qu’il appelle l’“habiter colonial” sur les corps humains et sur l’environnement des colonies.
À l’origine, l’espace privilégié de cette exploitation est la plantation moderne, dont l’existence est due uniquement à la colonisation. L’esclavage des populations noires d’Afrique, couplé à un mode de production agraire à grande échelle, basé sur la monoculture, va permettre d’étendre l’habiter colonial au-delà de la plantation.
Peu à peu, c’est l’ensemble du monde qui se structure autour de l’exploitation des humains et de la destruction des terres, dans une logique purement capitaliste de production.
5) Bibliographie
Descola, P. (2001). Par-delà la nature et la culture. Le Débat, n° 114(2), 86–101. https://doi.org/10.3917/deba.114.0086
Matagne, P. (2003). Aux origines de l’écologie. Innovations, 18(2), 27. https://doi.org/10.3917/inno.018.0027
Ferdinand, M. (2019). Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Seuil, ISBN : 9782021388497.
Ritimo. (2024, September 5). Décoloniser! Notions, enjeux et horizons politiques – ritimo. Ritimo. https://www.ritimo.org/Decoloniser-Notions-enjeux-et-horizons-politiques
Houle, C., & Pelletier, F. (2024, October 2). L’Anthropocène: réalité géologique ou évènement planétaire.
https://climatoscope.ca/article/lanthropocene-realite-geologique-ou-evenement-planetaire/
Haraway, D. (2015). Anthropocene, Capitalocene, Plantationocene, Chthulucene: making kin. Environmental Humanities, 6(1), 159–165. https://doi.org/10.1215/22011919-3615934
Haraway, D. J. (2016). Staying with the trouble. Durham, NC: Duke University Press.